Chaque mois, des centaines de milliers de Camerounais établis à l'étranger envoient de l'argent à leur famille restée au pays. Ce geste, répété inlassablement, est devenu un pilier silencieux de l'économie nationale. Et c'est précisément là que se niche le problème : nous avons réduit la diaspora à un guichet, alors qu'elle est un gisement de compétences, de réseaux et d'expérience que nous n'avons jamais sérieusement cherché à mobiliser au-delà de l'argent qu'elle envoie.
Une richesse que l'on regarde par le petit bout de la lorgnette
Parler de la diaspora camerounaise, dans le débat public, revient presque toujours à parler de transferts financiers. C'est un aveuglement volontaire. La diaspora, c'est aussi des ingénieurs qui travaillent sur les projets d'infrastructure les plus avancés du monde, des chercheurs dans des laboratoires de pointe, des cadres qui pilotent des budgets considérables dans de grandes entreprises internationales, des entrepreneurs qui ont appris, souvent à la dure, à monter et diriger une structure dans des environnements ultra-compétitifs. Cette expertise-là ne transite pas par un bureau de transfert d'argent. Elle reste, pour l'essentiel, hors des radars de nos politiques publiques.
Pourquoi ce potentiel reste-t-il en jachère ?
La réponse ne tient pas à un manque de bonne volonté du côté de la diaspora. Elle tient à l'absence de canaux structurés pour transformer cette bonne volonté en contribution effective. Il n'existe pas, aujourd'hui, de mécanisme systématique permettant à un ingénieur ou un chercheur de la diaspora de mettre son expertise au service d'un ministère, d'une administration ou d'une entreprise publique de façon ponctuelle et organisée. Il n'existe pas de dispositif lisible pour transformer l'épargne de la diaspora en investissement productif plutôt qu'en consommation immédiate. Il n'existe pas, enfin, d'espace institutionnel où la diaspora pourrait peser sur les choix de politique publique qui la concernent directement — alors qu'elle en finance une part non négligeable par ses transferts et, indirectement, par les recettes fiscales qu'ils génèrent.
Ce que d'autres pays ont su construire
D'autres diasporas, ailleurs dans le monde, ont été mobilisées de façon bien plus systématique : programmes de retour temporaire de courte durée pour des missions d'expertise ciblées, plateformes numériques recensant les compétences disponibles et les besoins précis des administrations, mécanismes d'investissement dédiés — parfois appelés obligations diaspora — permettant de canaliser l'épargne vers des projets d'infrastructure ou d'entreprise plutôt que vers la seule consommation des ménages. Rien de tout cela n'est hors de portée pour le Cameroun. Ce qui manque n'est pas la faisabilité technique, c'est la volonté de construire ces canaux et de les faire vivre dans la durée.
Une question de confiance autant que de mécanismes
Il serait naïf de réduire ce chantier à une question purement technique. La réticence d'une partie de la diaspora à s'engager davantage tient aussi à un déficit de confiance : incertitude sur la sécurité juridique des investissements, expériences décevantes avec l'administration, sentiment de ne pas être pris au sérieux au-delà du rôle de contributeur financier. Mobiliser la diaspora suppose donc un travail à deux niveaux : construire des mécanismes concrets, et donner des raisons tangibles de leur faire confiance.
Une richesse qui reste à construire, pas seulement à récolter
La diaspora camerounaise n'est pas un trésor caché qu'il suffirait de découvrir. C'est une richesse potentielle qu'il faut activement construire, canal par canal, mécanisme par mécanisme, preuve de confiance après preuve de confiance. Nous croyons que ce travail mérite une attention aussi rigoureuse que n'importe quelle autre politique de développement — et c'est un chantier que L'Éveil entend documenter et approfondir.