Tribune · Gouvernance publique

Combien coûtera notre silence sur la dette aux générations futures ?

Par Kaljop Bakouba, cofondateur de L'Éveil · 2026 · 5 min de lecture
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La dette publique n'est ni un tabou, ni un scandale en soi. Presque tous les pays empruntent, y compris les plus développés. La vraie question n'est donc pas de savoir si le Cameroun doit s'endetter, mais dans quelles conditions, pour quoi faire, et sous quel regard. Or c'est précisément sur ces trois points — les conditions, l'usage, le contrôle — que le silence est le plus assourdissant.

Un débat réduit à un seul chiffre

Le débat public sur la dette camerounaise se limite trop souvent à un ratio : la dette rapportée au produit intérieur brut. Ce chiffre a son utilité, mais il masque l'essentiel. Une dette contractée à des conditions favorables, pour financer des infrastructures productives, suivie et évaluée dans la durée, n'a rien à voir avec une dette contractée dans l'urgence, à des conditions opaques, pour des projets dont l'utilité réelle n'est jamais évaluée après coup. Réduire le débat au seul niveau d'endettement, c'est éviter la question qui compte vraiment : cette dette nous rend-elle plus forts, ou plus vulnérables ?

L'opacité comme mode de gestion

Le problème central n'est pas tant le volume de la dette que l'absence de mécanismes réguliers et accessibles permettant aux citoyens, aux parlementaires et à la société civile de savoir précisément : ce qui a été emprunté, à qui, à quelles conditions, pour financer quels projets précis, et avec quels résultats mesurables. Un citoyen curieux devrait pouvoir répondre facilement à ces questions. Ce n'est, dans les faits, pas le cas. Cette opacité n'est pas un détail technique — c'est elle qui permet à des projets mal conçus, surfacturés ou jamais achevés de passer inaperçus jusqu'à ce que la facture arrive, des années plus tard, sous la forme d'un service de la dette qui capte une part croissante du budget national.

Le vrai transfert intergénérationnel

Quand une dette finance un investissement productif — une route qui réduit durablement les coûts de transport, une centrale qui alimente des usines qui n'existaient pas, une école qui forme une génération de compétences utiles — elle transfère aux générations futures un actif en même temps qu'une charge. Le calcul peut être positif. Mais quand une dette finance des dépenses opaques, des projets inachevés ou des surcoûts jamais expliqués, elle transfère uniquement la charge, sans l'actif qui devait la justifier. C'est ce deuxième scénario que le manque de redevabilité rend possible — et c'est la jeunesse d'aujourd'hui, celle-là même dont nous parlons dans nos autres tribunes, qui héritera de ce déséquilibre sans avoir eu voix au chapitre au moment où les décisions ont été prises.

Ce que la redevabilité voudrait dire concrètement

Exiger de la redevabilité sur la dette n'est pas un slogan abstrait. Cela suppose des mécanismes précis : une publication régulière et lisible de l'état de la dette, projet par projet, plutôt qu'un chiffre agrégé annuel ; un contrôle parlementaire réel sur les emprunts significatifs, en amont plutôt qu'en simple ratification a posteriori ; une évaluation systématique de l'utilité effective des projets financés par emprunt, quelques années après leur mise en service ; et un espace pour que la société civile et les chercheurs indépendants puissent examiner ces informations sans devoir se battre pour y accéder.

Sortir du silence n'est pas un luxe

Nous ne prétendons pas que le Cameroun doive cesser d'emprunter — ce serait irresponsable pour un pays qui a des besoins d'infrastructure et de développement considérables. Nous affirmons que le silence actuel sur les conditions et l'usage de cette dette a un coût réel, différé, mais bien réel, qui sera un jour payé par une génération qui n'aura pas participé à la décision. Rompre ce silence n'est pas un exercice de défiance envers l'État : c'est une condition pour que la dette reste ce qu'elle devrait être — un outil de développement, et non une hypothèque silencieuse sur l'avenir.

Cette tribune ouvre un chantier que L'Éveil suivra dans la durée : la transparence et la redevabilité dans la gestion de la dette publique. Elle sera suivie de contributions plus approfondies à mesure que notre réseau d'experts se constitue.
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